mardi

01 Introduction

-Tiens…il fait nuit, c’est étrange il faisait jour tout à l’heure...
-…
-Tu as dit quelque chose ?
-…
-Comme d’habitude tu ne parles pas, non, en fait, tu ne parles plus…
-…
- Tu ne veux pas arrêter de me regarder avec tes yeux tout ouverts et sans vie ??!
-…
-De toute évidence tu te fous de ce que je dis ; et puis ça n’a pas d’importance, ça n’en a plus, dans quelques heures je serai comme toi je suppose, raide, en train d’écouter un autre personnage solitaire qui essai de comprendre pourquoi il est là, et pas en train de pioncer dans son lit. Je pense que je peux continuer de parler si c’est pour t’entendre ne rien dire. Quand je ne m’entends pas parler j’ai l’impression de ne plus être. Il faisait jour tout à l’heure non ?
-…
-Putain mais réponds moi !!!!
A deux mains l’étrange personnage saisi le cadavre à côté de lui, un cadavre dont il ne connaissait rien, il ne lui avait jamais parlé avant aujourd’hui, et comme il le dit si bien :
- Et merde ! Tu m’écoutes, même si tu t’en fou c’est déjà ça !
En effet les morts ont ce privilège de se foutre royalement, du moins en apparence, de ce dont peuvent bien se plaindre les vivants…en apparence, car eux au moins ne nous interrompent pas lorsque l’on parle, pour nous raisonner. De toute façon, pourquoi vouloir raisonner ce personnage, qui de toute évidence sera aussi mort que ce tas de chair sans vie, se faisant remuer dans tout les sens par un prisonnier ne sachant même pas pourquoi il est là ; en train de s’agiter de toute ses forces contre un macchabée, ah mais une porte s’ouvre.
-Oh le jour !
-…c’est votre tour.
-mon tour ?
-oui…
-mais pour quoi faire ?
-mais pour mourir comme vous nous l’avez demandé.
-mais je n’ai rien demandé du tout moi !! Laissez-moi partir !
-c’est impossible vous le savez bien, un contrat fait durant son sommeil ne peut être rompu juste par caprice.
-et en quoi est-ce un caprice que de vouloir vivre alors qu’on vous propose de mourir, hein ??!
-restez calme monsieur…c’est en cela que c’est un caprice, vous avez longuement réfléchis, et la compagnie de Mr macchabée a été plaisante je suppose ?
-aussi plaisante que la votre, lui au moins ne parlait pas.
-eh oui les vivants parlent, mais je peux me taire et vous emmener si vous préférez ?
-si c’est pour me ramener chez moi je ne suis pas contre.
-oui…oui c’est pour vous ramener chez vous.
-bien.
-bien.
-on y va ?
-on y va.
Alors que le personnage dont on ne connaîtra jamais le nom se lève péniblement, Mr macchabée le regarde de ses yeux grands ouverts, comme s’il ne voulait pas oublier cet homme dont il n’a que faire des jérémiades et de la présence ; mais il lui manquera ; il lui manquera davantage que ses 731 prédécesseurs. L’inconnu est debout maintenant, il jette un dernier regard vers le mort ,étrangement étendu par terre, souffrant encore de son contact énergique avec ses mains endolories ; et il s’en va. La porte se ferme en un grincement, allant jusqu'à extraire du corps sans vie une larme. C’est de nouveau la nuit dans la pièce froide et humide.

jeudi

02-rencontre impromptue

Le bruit de la sonnerie tonitruante, provoqué par la pression d’un doigt qui n’allait pas tarder à se retrouver cassé, agaçait profondément Mr Antoine, Eric de son doux prénom, les autres surnoms étant réservés à son entourage intime, c'est-à-dire ses peluches et ses poupées de cires, il est préférable que vous n’en connaissiez aucun…à moins que vous ne désiriez devenir une des poupées de Mr Antoine ce que je ne vous souhaite pas. En tout cas la personne à la porte n’avait pas l’intention de partir, et ça, Eric l’avait bien compris. Il regarda vaguement son réveil acheté la veille (essayer d’être à l’heure dans ses rendez vous était devenu une priorité) pour s’apercevoir qu’il n’était même pas trois heures du matin : c’était un scandale pour Eric que d’être réveillé par un inconnu avant trois heures cinq minutes très précisément. Mais il ne pourrait pas se recoucher avant d’être allé fracasser la tête du dit inconnu. Il se leva et tâtonna minutieusement jusqu'à trouver l’interrupteur de la lumière. La sonnerie ne cessa pas, alors que la personne désirant parler à Eric (quel intérêt de déranger les gens à trois heures du matin si ce n’est pour leur parler de quelque chose d’important ?) voyait pertinemment la lumière du deuxième étage s’être allumée, arrachant au passage un juron à la bouche de son propriétaire.

-Putain !! C’est bon j’ai entendu !! Arrêtez maintenant !! J’arrive !!

Mais la sonnerie continua. Eric dévala les escaliers, au point où il en était il se dit qu’il allait remonter s’habiller, ça ferait mieux devant son interlocuteur ; puis il re-dévala machinalement l‘escalier en se tordant au passage un des doigts de pieds qui s‘extirpait glorieusement de la chaussette trouée, qui de toute évidence avait déjà eu une vie plus qu‘honorable. Il ouvrit la porte brusquement et regarda droit dans les yeux l’importun. Un grand homme, mais du haut de ses deux mètres il paraissait petit devant Eric.

-Eh bah t’en met du temps pour descendre les escaliers Eric !

-Enfoiré, ça fait dix minutes que j’ai allumé la lumière t’aurai pas pu enlever le doigt d'ce bouton ??!

-Tu sais bien que je suis aveugle Eric.

Mr Antoine se pencha pour enlever les lunettes de soleil du nouvel arrivant et…

-je suis aveugle mais je sais que t’es en train de me faire un ‘fuck’ avec ta main gauche alors si tu veux bien me laisser entrer ?

-j’suppose que j’ai pas l’choix ?

-pas vraiment non. Billy peut rentrer ?

-le clébard reste dehors ! (Le chien, un magnifique rottweiler baissa timidement la tête devant le regard massacreur d’Eric)

-si je rentre sans, la plupart de tes vases risquent d’y passer…

-putain ! Bon c’est d’accord… (Le chien regarda Eric comme si il lui disait : « je t’ai eu du con ! » mais il évita de le penser trop fort)


-Alors comme ça tu viens chez moi à ct’heure ci juste parce que EDF t’a coupé l’électricité, et comme tu ne pouvais pas regarder…enfin entendre, le programme de je ne sais plus quelle chaîne qui je suppose ne doit pas être très digne d’un ancêtre comme toi tu t’es dis qu’t’allais v’nir m’faire chier?!

-ta perspicacité m’épatera toujours Eric, et je te signale au passage qu’il n’y a pas d’âge pour prendre un quelconque plaisir à écouter ARTE à deux heures et demi du matin.

-et tu penses franchement que les types d’EDF se sont levés ce matin, enfin cette nuit, juste pour t’empêcher de regarder ton fichu programme sur la disparition de la faune et de la flore sur l’île de la Barbuda?

-oui je le pense…tu n’aurais pas de la grenadine?

-tu bois de la grenadine toi maintenant?

-pas moi mais le chien…

-tu donnes de la grenadine à ton chien?…t’es vraiment pas net comme type!

-avec un peu de lait si tu as?

-putain tu veux de la grenadine de quelle cuvée? (« J’vais te le faire pioncer le clébard moi » pensa Eric)

-ce que tu trouveras. Après nous devrons parler de mon petit souci.

-je suppose oui !!

Alors que l’homme s’assoie péniblement dans un des fauteuil qui lui tend les bras, il sors d’une poche une petite boite de cigares cubains envoyés par son cousin germain, le genre de cigares qu’on tuerai pour fumer…et Mr Bajok avait déjà tué pour moins que des cigares. Alors qu’Eric revenait avec un bol plein de grenadine (il n’avait pas osé faire du mal au chien de son mentor, une question de principe, il semblerait)

-alors que me vaut l’honneur de cette visite matinale?

-J’ai besoin de regarder ta télé.

-hein ??!

-bah oui, je n’ai plus la télé chez moi alors je viens chez toi, je te rappel que tu me dois bien ça. La dernière fois que tu es venue chez moi…c’était il y a un moment en fait, le soir très tard. Tu ne te rappelles pas? Bon ce n’est pas grave. En attendant passe moi la télécommande

-c’est sur quelle chaîne?

-la trois cent cinquante mille trois.

-euh désolé mais j’ai pas le câble moi.

-Ah ?...tu me fais marcher je suis sur…ça ne se fait pas de rigoler avec les sentiments des autres.

Mr Bajok n’était pas du genre à plaisanter. Il détestait ne pas pouvoir regarder (enfin entendre) la télé lorsqu’il le désirait, et si Eric ne trouvait pas rapidement une solution il risquait d’en faire les frais, et il n’en avait pas l’intention.

-vous savez quoi, je vais téléphoner à EDF pour qu’ils vous remettent le courant comme ça vous pourrez retourner voir la télé chez vous, ça vous va?

-tu ferais ça pour moi? (Arracher une larme à Mr Bajok était un exploit en soi)

-oui bien sur.

Eric décrocha le téléphone et saisi l’annuaire dont la moitié des pages étaient absentes, mais cela n’allait pas le déranger.

-Allo je suis bien au bureau d’EDF?…hum…oui je sais qu’il est tard mais c’est-ce que l’on peut appeler une urgence. Oui…oui je sais mais attendez s’il vous plait…merci…Ils m’ont mis en attente dit il à Mr Bajok. (Une minute plus tard Eric eu de nouveau un interlocuteur au bout du fil).Ah oui je vois. Merci beaucoup. Le numéro d’abonné dites vous. Euh attendez. Ils veulent votre numéro d’abonné.Ouai je me disais bien que vous ne l’aviez pas. La personne s’appel Mr Sidoine Bajok. Je suppose qu’il ne doit pas y en avoir beaucoup. Vous pouvez faire ça ??! Merci beaucoup monsieur. Oui merci infiniment!

Sur ce Eric raccrocha le combiné et dit d’une voix triomphale: « nous rentrons chez vous, ils ont dit qu’ils allaient remettre le courant! »

-Merci mon petit. Répondit d’une voix émue Sidoine Bajok.

Le bruit de la Mercedes réveilla au passage un chat et la vieille dame qui habitait la petite maison au coin de la rue. Cette dernière eu d’ailleurs une telle frayeur qu’on n’entendit plus jamais parler d’elle, et de ses chats non plus. Arrivés à la maison de Mr Bajok, Eric ouvrit la porte et tâtonna jusqu’à trouver l’interrupteur, après quoi la lumière vint…

-Vous vous êtes fichus de moi!!?

-Mais non pas du tout. C’est toi qui viens d’appeler EDF, tout le mérite te revient.

-je n’ai appelé personne.

-comment ça?

- Vous pensez pas que j’allais déranger des fonctionnaires à 3h du matin tout de même? Il n’y a pas eu de coupure de courant, mais vous êtes aveugle alors vous vous êtes fais des idées.

-Alors tu m’as menti…tu m’as menti…

Mr Bajok resta à répéter ces mots pendant quelques minutes puis reparla:

-il y a de la grenadine et du lait dans le frigidaire tu veux bien en donner un peu à mon chien?

-Oui.je vais regarder votre télé aussi.

-Merci….tu m’as menti… (Dis Mr Bajok d’une voix presque imperceptible)

Eric savait pertinemment qu’il fallait qu’il se méfie de Sidoine vu son comportement.

L’histoire de Mr Bajok n’est connu que de peu de gens, et s’ils la connaissaient c’était juste parce qu’ils avaient eu à faire à Mr Bajok, et ils ne désiraient pas recommencer l’expérience.

Mais Eric n’était pas effrayé par Mr Bajok, il était l’un des rares à ne pas être effrayé plus que cela.

Il était normal que la télé ne puisse pas être allumée, la prise était débranchée et vue l’état des câbles un chien avait du passer par là.

-Mr Bajok?

-Oui mon petit?

-votre télé a eu un problème de…crocs…

-de crocs?…comment ça?…tu m’as menti…

-Eh bien votre chien a du avoir une envie frénétique d’ajouter un complément à son lait grenadine.

-aaaaaah?…mais tu m’as menti une fois qui peut me prouver que tu ne me re-mens pas?

-personne, et c’est cela qui est amusant non?

-amusant? Ton humour est étonnant Eric…

-certainement pas plus que d’habitude, c’est juste votre perception qui est changée.

-possible…mais je vais aller me coucher je suis fatigué.

-si vous permettez je vais vous faire livrer une télé toute neuve demain.

-si tu me mens…

-je n’oserai pas abuser de votre bonté plus longuement. Vous verrez demain.

Eric ne désirant pas rester là plus longtemps, s’éclipsa, ni plus ni moins, de la grande maison à l’air gothique de Sidoine Bajok laissant ce dernier ruminer ses pensées.


Une journée avait passée et une nouvelle télé se trouvait dans la maison de monsieur Bajok…il y en avait même une dans chaque pièce maintenant pour que Sidoine puisse suivre ses émissions n’importe où sans interruption.

Mr Bajok avait apprécié le geste d’Eric et il avait oublié tout ce qu’il avait envisagé de lui faire subir à l’instant où un grand camion s’était arrêté devant chez lui, vomissant des dizaines de télés. Les câbles étaient gainés pour éviter que Mr Bajok ne vienne déranger Eric pour le même problème une seconde fois.

Bref Eric était de nouveau tranquille... Jusqu’à la prochaine fois…